Banque Privée Edmond de Rothschild Europe

Gitana Team

L’éclatement successif de deux bulles financières, celle de la technologie en 2000 et celle des subprimes en 2008, a réactualisé de manière douloureuse le concept de risque lié aux placements boursiers, obligataires ou immobiliers

Benjamin de Rothschild : la passion du multicoque

 

La nostalgie n'est vraiment plus ce qu'elle était sur les bords du lac Léman. Pour le baron Benjamin de Rothschild, la passion nautique, dont il a hérité de son père, Edmond, a la couleur de la mer, le goût de l'eau salé et le parfum de la belle voile. Mais rien qui rappelle l'acajou vernis d'un quillard en lame de couteau. Trop cher et pas assez amusant. Tout l'inverse des multicoques, dont il ne se lasse pas.

 

Tee-shirt et jean, large sourire, le baron apparaît dans le salon de son château familial de Pregny, tout près de Genève, pour une interview. Un bien bel endroit, avec vue sur le lac Léman : « Ma fenêtre donne sur la ligne de départ du Bol d'or » dit-il, moins par fierté que par gourmandise. Une ambiance idéale pour près de deux heures de conversation, avec un banquier passionné par la voile d'exception, à condition qu'elle soit sport.

Yachting Classique (Y.C.) : sur la liste des illustres voiliers de votre famille, quels sont vos préférés ?

Benjamin de Rothschild : J'ai beaucoup aimé les 6m JI et 8m JI, et les Formule 40. Mais j'aime plus que tout Gitana 11, vainqueur de la Route du rhum 2006. J'aime les multicoques : ils sont rapides et, cela va peut-être vous étonner, mais je les trouve plus beaux. Il n'y a que pour se promener en famille que je préfère Gitana VI (un plan Stephens à coque alu de 1975, devenu le « bateau familial », NDLR). Son port d'attache est souvent en Bretagne, à La Trinité-sur-Mer, où est basé le team Gitana. De là, je navigue vers Houat, à 11 milles, et parfois jusqu'à Groix (à 25 milles). On ne peut pas faire autre chose avec ce Gitana, car, en régate, il n'a plus aucune chance depuis que, dans le calcul du rating, on a retiré l'allégeance d'âge. C'est vraiment dommage.

Y. C. : Comment vous comportez-vous sur un voilier ? Êtes-vous du genre à chercher le centimètre de plus ou de moins dans l'écoute de foc, le pataras, le chariot d'écoute de grand-voile ?

Benjamin de Rothschild : Non, pas vraiment. J'aime bien faire la navigation. J'apprécie également la tactique. Avec l'aide de l'électronique, c'est en même temps plus facile et très excitant. J'aime bien wincher aussi. Mais barrer, non. Je ne suis pas assez... Je ne suis pas bon, c'est tout ! Et je préfère laisser cela à d'autres. Faire l'équipier, cela me va très bien.

Y. C. : Revenons à notre première question. Si vous ne deviez garder qu'un seul bateau, lequel serait-ce ?

Benjamin de Rothschild : Gitana 11, sans hésitation. Je l'aime beaucoup. J'ai souvent navigué dessus et je ne m'en lasse pas.

Y. C. : Qu'a-t-il de plus que les autres ?

Benjamin de Rothschild : C'est le plus confortable, le plus spacieux, le plus pratique, le plus silencieux, il n'y a aucun craquement de carbone (il éclate de rire face à la mine médusée de son interlocuteur). Mais ce que j'aime sur ce bateau, ce sont ses accélérations extraordinaires.

Y. C. : On imaginerait un baron de Rothschild sur un 6m JI, au vernis profond comme le Léman...

Benjamin de Rothschild : Oui, et pourquoi pas en queue-de-pie vingt-quatre heures sur vingt-quatre aussi, tant que vous y êtes. Mais je vis avec mon temps et, aujourd'hui, j'ai 47 ans... À bien y regarder, mon père Edmond était à l'avant-garde quand il a lancé Gitana VI et, en 1984, le maxi-Gitana VIII, un plan German Frers, avec coque en alu et pont en carbone.

Y. C. : Avez-vous conscience de la place des Rothschild dans l'histoire de la voile ?

Benjamin de Rothschild : Quand j'étais jeune, j'étais très impressionné, mais, avec l'âge, on relativise. Il n'en reste pas moins que la voile est un sport où l'on délire assez facilement. Prenez par exemple le championnat du monde des maxis. Finalement, cela ne représente pas grand-chose au regard de l'histoire. Pourtant entre chaque régate, on se met à changer les équipiers, les mâts, les quilles... Finalement, ça revient assez cher en fait ! Notre team Gitana vient de gagner la première épreuve de l'Extrême Sailing Séries (sur des catamarans X 40) à Oman, avec Pierre Pennec. J'en suis très fier. Nous avons battu des équipes possédant trois à quatre fois plus de matériel que nous. Waouh ! Cela fait vraiment plaisir.

Y. C. : La voile reste-t-elle un hobby pour vous ou vous considérez-vous comme un professionnel ?

Benjamin de Rothschild : La voile reste un hobby. J'ai des gens compétents autour de moi, qui s'occupent de tout.

Y. C. : Quel est le bateau qui vous fait particulièrement gamberger, ou rêver, à l'heure où nous parlons ?

Benjamin de Rothschild : (Il répond sans une seconde d'hésitation) Les voiles rigides me semblent passionnantes.

Y. C. : On vous parle de bateau, vous répondez éléments techniques, comme un pur technicien, un compétiteur...

Benjamin de Rothschild : Je trouve les voiliers « classiques », anciens, très beaux, si c'est le sens de votre question. Magnifiques même ! Cependant, je vois trop la somme de soucis par rapport au plaisir. Je pense que les propriétaires de ces voiliers aiment plus l'objet en lui-même que la navigation. Pourquoi pas ? Je n'ai rien contre cela et je les remercie d'ailleurs pour le plaisir qu'ils nous offrent dans les ports lorsqu'on a la chance de voir certains monuments de bois !

Y. C. : Qu'évoque pour vous la Coupe de l'America ?

Benjamin de Rothschild : Beaucoup d'argent au regard du nombre de minutes passées sur l'eau. La dernière édition était sans intérêt, triste. Tous les vingt ans, cette épreuve déraille.

Y. C. : Elle est passée sur des multicoques, cela doit vous plaire ! Ne vous tente-t-elle pas ?

Benjamin de Rothschild : Je ne vois pas l'intérêt du match race en multicoques. Le premier parti sera le gagnant. Et puis, la Californie ne me tente pas, je la connais trop. Ce serait plus intéressant au Mozambique, je viens d'y acquérir du terrain, j'y chasse et je connais ses vents, réguliers (rire).

Y. C. : Vos premiers souvenirs de mer ?

Benjamin de Rothschild : Le tout premier, c'était Gitana IV. Je ne savais pas encore marcher, mais je suis passé au travers d'un panneau de pont resté ouvert. Grosse frayeur, surtout pour mes parents ! En revanche, pas une égratignure. Et beaucoup de bons moments en 6m JI.

Y. C. : Et votre plus grosse frayeur ?

Benjamin de Rothschild : Lors d'une semaine de Marseille sur Gitana VI. Je devais avoir douze ans. La régate s'est déroulée avec un mistral de folie. J'ai attrapé un mal de mer colossal, qui ne m'a pas lâché de la journée. Une horreur... Sans doute parce que j'avais trouvé l'équipage tendu, et que cela m'avait fait peur.

Y. C. : Et depuis ?

Benjamin de Rothschild : Rien ! J'ai vécu des trucs impressionnants, certes, mais effrayants, non ! Cela dit, je navigue avec des grands pros et en pleine confiance.

Y. C. : Lequel de ces « pros » vous a le plus impressionné ?

Benjamin de Rothschild : Lionel Lemonchois (vainqueur de la Route du Rhum 2006 sur Gitana 11 en un temps record, NDLR). Il est vraiment impressionnant en tant que skipper et en solitaire. Ensuite, il y a Loïck Peyron, pour sa culture technique et maritime, ainsi que Jean-Baptiste Le Vaillant, un régleur hors pair.

Y. C. : Votre navigation préférée ?

Benjamin de Rothschild : Québec-Saint-Malo. Cette course n'existe plus et c'est bien dommage. C'était un régal.

Y. C. : Mais vous semblez obsédé par les régates ! Ma question portait plutôt sur un voyage.

Benjamin de Rothschild : (Après quelques minutes de réflexion) Je me souviens d'un très beau voyage entre les îles suédoises... Puis, il y a la Corse, où il fait plus chaud (rires). Pour se balader, c'est plus agréable.

Y. C. : La balade, ce n'est quand même pas votre truc, visiblement.

Benjamin de Rothschild : Si, j'aime bien me balader avec ma femme et mes quatre filles. Elles font plaisir à voir sur un voilier. Mais c'est surtout le monocoque qui n'est pas mon truc : 6 noeuds au portant, 3 noeuds au près... Quand on a goûté aux multicoques, le mono, ça ne m'excite plus, vraiment plus. En plus, on y est trempé comme sur un multicoque, qui, lui, va deux fois ou trois fois plus vite ! Sans intérêt, vous ne trouvez pas !

Y. C. : Vu sous cet angle, assurément !

 

Interview du Baron Benjamin de Rothschild réalisée par Emmanuel Charras,

Yachting Classique Mars-Avril-Mai 2011, Numéro 48